Le foie, l’allié de notre santé

, par  Delphine Delarue

Alors qu’on le considère moins que le cœur ou les poumons, le foie, véritable dépollueur de notre organisme, est impliqué dans plus de 300 fonctions essentielles à notre vie. Souvent malmené par les excès d’alcool, de sucre et la sédentarité, cet organe longtemps resté mystérieux peut souffrir en silence pendant de nombreuses années avant qu’une pathologie grave (cirrhose, cancer, hépatites) ne soit détectée. Pourtant, des mesures simples d’hygiène de vie, associées à la vaccination, suffisent généralement à le maintenir en bonne santé.

Avec sa bonne vingtaine de centimètres et son kilo et demi en moyenne, le foie est l’organe le plus volumineux du corps humain. Situé du côté droit de l’abdomen, juste sous le diaphragme, à côté de l’estomac, ses missions sont multiples et complexes. Très richement vascularisé, le foie reçoit le sang qui provient de l’intestin et le filtre pour le débarrasser des substances toxiques, des bactéries, des virus, des parasites ou encore de l’alcool. Si besoin, il alerte le système immunitaire, qui active ses lymphocytes, des cellules spécialisées dans la lutte contre les agresseurs extérieurs. Le foie traite aussi les médicaments, qui, s’ils passaient directement dans le sang, seraient pour certains inefficaces voire dangereux. Les cellules du foie (hépatocytes) ont également pour fonction de stocker les glucides, les lipides, les vitamines et les minéraux. Elles les libèrent sous forme d’énergie en fonction de nos besoins. Ces cellules effectuent la synthèse de nombreuses protéines indispensables à la vie, comme l’albumine, dont la principale fonction est d’assurer la diffusion des autres protéines dans l’organisme. Enfin, parmi ses activités essentielles, le foie régule aussi les hormones produites par les autres organes et sécrète la bile, utile à la digestion.

Capacité d’autoréparation

Le foie possède également une faculté bien particulière qui le distingue de la plupart des autres organes : il est capable de se régénérer spontanément. De plus, seul un quart de son volume suffit au fonctionnement normal du corps humain. Ses missions peuvent donc être maintenues même lorsqu’il est partiellement défaillant. Toutefois, ces facultés ont leurs limites : les attaques trop violentes ou répétées de ses ennemis (alcool mais aussi hépatites, sucre, drogues et médicaments) sur plusieurs années peuvent profondément altérer son fonctionnement et provoquer une inflammation. « Lorsque les cellules du foie sont agressées, leur membrane et leur ADN s’abîment, explique le professeur Gabriel Perlemuter, chef du service d’hépato-gastroentérologie de l’hôpital Antoine-Béclère de Clamart. Elles finissent par mourir et de nouvelles cellules prennent la relève. Répété dans le temps, ce processus laisse des traces et une cicatrice fibreuse apparaît. C’est ce que l’on appelle la fibrose. » Si les attaques se poursuivent, la fibrose s’étend et affecte la circulation sanguine à l’intérieur du foie. Les cellules hépatiques forment alors des nodules et ne parviennent plus à remplir leur mission : c’est la naissance de la cirrhose. Chaque année en France, cette atteinte du foie tue 10 000 à 15 000 personnes.

Une lente évolution sans symptômes

« La cirrhose se met en place sur plusieurs années en silence, sans aucun signe particulier, ajoute le professeur Perlemuter. Lorsqu’elle devient symptomatique, l’atteinte du foie est déjà bien avancée et le pronostic vital peut être engagé. » Une peau et un blanc des yeux jaunâtres, une grande fatigue, un surpoids, des démangeaisons, des troubles de la concentration : si ces premiers signes peuvent alerter, c’est en général lors de la manifestation d’une complication (accumulation d’eau dans le ventre, infections bactériennes à répétition, hémorragie digestive, cancer primitif du foie…) que l’on découvre la cirrhose. Une fois installée, celle-ci ne se guérit pas. Il faut alors éviter son aggravation. L’essentiel du traitement dépend donc de sa cause : prise en charge de l’addiction en cas d’alcoolisme, changement de régime alimentaire et introduction de l’activité physique en cas de Nash (lire aussi l’encadré ci-dessous), voire traitement anti-hépatique en cas d’hépatite ou anti-cancéreux en cas de cancer primitif. Mais à ce stade, il est souvent trop tard. Le potentiel hépatique restant est insuffisant pour assurer la survie. La greffe devient alors incontournable.

Greffe et résection partielle du foie

Deuxième greffe la plus pratiquée après celle du rein, la greffe de foie est aussi la plus compliquée. Elle s’effectue en plusieurs étapes : prélèvement chez le donneur, le plus souvent en état de mort cérébrale, ablation du foie malade et greffe. « En fonction de la gravité de la maladie et des difficultés techniques, cette dernière étape peut prendre entre quatre et huit heures », précise le professeur Olivier Scatton, chirurgien hépatobiliaire et transplanteur à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris. Si tout se passe bien, le patient peut rentrer chez lui après une dizaine de jours d’hospitalisation. Il sera ensuite suivi à vie. « Le traitement immunosuppresseur est de mieux en mieux maîtrisé, constate le professeur Scatton. Il y a de moins en moins d’impacts négatifs et quasiment plus de rejet. » Si la durée de vie d’un greffon n’est pas vraiment connue, on sait qu’aujourd’hui « 90 % des personnes greffées sont en vie un an après la transplantation et 70 % à 80 % après cinq ou six ans ».

La chirurgie du foie peut aussi avoir d’autres causes, notamment l’apparition de métastases provenant d’un cancer préexistant dans un autre organe. Ici, la plupart du temps, le foie n’est pas malade. Si la chimiothérapie a parfois pu altérer sa qualité, il est tout de même considéré comme sain. L’intervention consiste alors à retirer la métastase, soit par voie ouverte soit par cœlioscopie : c’est ce qu’on appelle une résection partielle du foie. « Selon la taille de la tumeur, on retire une petite, une moyenne ou une grosse partie de foie, sachant que l’on peut enlever jusqu’aux trois quarts de l’organe », précise le professeur Scatton. Dans ce dernier cas, le risque postopératoire reste tout de même important, et 2 % à 4 % des patients décèdent dans les 90 jours suivant l’intervention.

L’importance du dépistage

On l’a vu, le foie souffre en silence. Lorsqu’il devient symptomatique, c’est qu’il est déjà très malade et qu’il n’a plus assez de cellules hépatiques pour fonctionner correctement. « D’où l’importance du dépistage, souligne le professeur Patrick Marcellin, hépatologue, directeur d’équipe de recherche Inserm à l’hôpital Beaujon de Clichy. Repérées suffisamment tôt, les maladies du foie peuvent être stabilisées, voire même guéries pour certaines d’entre elles. » Or la souffrance du foie reste encore insuffisamment diagnostiquée. Pourtant, une simple prise de sang suffit à donner une idée de son état inflammatoire. « Très facile à faire et remboursé par la Sécurité sociale, le dosage des transaminases permet de mesurer l’activité enzymatique, explique le professeur Marcellin. Les transaminases sont des enzymes qui sont libérées dans le sang par les cellules hépatiques détruites par l’inflammation. Un taux supérieur à la normale signifie donc que le foie est en mauvaise santé. C’est un signal d’alarme qu’il ne faut pas négliger. » Selon le professeur, ce dosage devrait être fait à chaque bilan sanguin, comme on le fait pour la glycémie ou le cholestérol, en particulier après 50 ans et chez les personnes diabétiques, sédentaires ou en surpoids.

La prévention, un élément essentiel

Mais ce n’est pas tout. Se protéger des maladies du foie commence par l’observance d’une bonne hygiène de vie. « L’ennemi numéro un du foie, c’est l’alcool, rappelle Patrick Marcellin. Une consommation régulière, même modérée, peut provoquer des dégâts irréversibles à plus ou moins long terme. La susceptibilité face à l’alcool varie énormément d’une personne à l’autre. » Pour limiter les risques, les autorités sanitaires recommandent de ne pas dépasser dix verres d’alcool par semaine, hommes et femmes confondus, avec des jours sans alcool et pas plus de quatre verres en une seule occasion.

L’alimentation joue aussi un rôle clé. Mais quand on est accro à la malbouffe, difficile de devenir un as de la diététique. « Si les gens parviennent à réduire leur consommation de sucre, c’est déjà formidable, note pour sa part le professeur Gabriel Perlemuter. Or il est caché dans tout ce que nous mangeons : les plats industriels, le pain, les pâtes, les jus de fruits… Au final, on apporte à notre organisme bien plus de sucres que ce qu’il est capable de supporter. » L’idée est donc d’éviter de cumuler en se concentrant sur le « fait maison », qui aide à mieux contrôler les sucres ajoutés. Privilégiez plutôt les fruits et légumes frais ainsi que les aliments non transformés, les plus simples possible, ceux où l’on trouve justement les glucides complexes nécessaires à l’organisme (pain, céréales, féculents, mais attention : toujours en petite quantité). Pensez aux boîtes de conserve non cuisinées dont les prix restent modiques et les contenus vertueux d’un point de vue nutritionnel. Idem pour les surgelés, à condition qu’il ne s’agisse pas de plats préparés.

Se remettre en mouvement

Même principe pour l’activité physique. Si tout le monde sait que le sport est bénéfique à la santé et au foie en particulier, « se mettre au sport est très compliqué lorsque l’on est en surpoids et que l’on ne fait jamais d’exercice », poursuit le professeur Gabriel Perlemuter. Aussi, l’idée n’est pas de se fixer des objectifs inatteignables, mais plutôt de se remettre en mouvement progressivement, par exemple en visant les recommandations de l’OMS : 30 minutes d’activité physique modérée (marche ou vélo par exemple) cinq fois par semaine. « Il existe maintenant de nombreuses applications de coaching très bien faites, ajoute Gabriel Perlemuter. On peut commencer à regarder combien de pas on fait quotidiennement et augmenter progressivement jusqu’à 7 000 à 10 000 pas par jour, en prenant moins la voiture, en privilégiant les escaliers ou en descendant une station de bus avant son arrêt habituel. »

Enfin, en matière de prévention, la vaccination contre les virus susceptibles de provoquer une hépatite chronique pouvant évoluer vers une cirrhose ou un cancer est elle aussi incontournable. « Malgré les polémiques dont il a été victime il y a une vingtaine d’années, on sait aujourd’hui que le vaccin contre l’hépatite B est sûr et efficace, précise le professeur Marcellin. Il fait d’ailleurs partie des onze vaccins obligatoires chez l’enfant depuis 2018. » Les traitements actuels contre l’hépatite B ont gagné en efficacité et stabilisent la maladie, mais ils ne parviennent pas encore à la guérir. Le vaccin est donc essentiel, d’autant qu’il protège aussi indirectement contre l’hépatite delta (hépatite D), un virus secondaire de l’hépatite B particulièrement agressif, très fréquent et endémique dans certains pays de l’Est, au Moyen Orient et en Asie. En revanche, il n’existe aucun vaccin contre l’hépatite C, mais les progrès en termes de traitements ont été considérables. « Seules trente années se sont écoulées entre la découverte du virus et celle de médicaments capables de l’éliminer, c’est une vraie victoire », conclut Patrick Marcellin.

Pour en savoir plus :

- Les pouvoirs cachés du foie (272 p., 17,90 €) et Stress, hypersensibilité, dépression… Et si la solution venait de nos bactéries ? (240 p., 19 €), du professeur Gabriel Perlemuter. Éd. Flammarion-Versilio.
- Comment sauver votre foie, la vérité sur la NASH, du professeur Laurent Castera. Éd. Dunod (208 p., 18,90 €).

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