L’adoption du mariage pour tous, le mouvement #MeToo, le débat sur le consentement… La société connaît d’importantes mutations qui ont un impact sur l’évolution de la sexualité de la jeune génération. Cette dernière s’interroge davantage sur son identité et ses désirs, au point de remettre en question les normes établies. Décryptage d’une sexualité plurielle.
Depuis une quinzaine d’années, le rapport des jeunes à la sexualité est en plein bouleversement. Avec les évolutions juridiques et sociales, la visibilisation des minorités sexuelles, les réflexions menées autour du consentement et le déploiement du numérique, les pratiques se diversifient. Au point que l’on ne parle plus d’une mais de sexualités au pluriel. « Pour bien comprendre la nouvelle génération, il est important de rendre comptede cette pluralité », insiste Armelle Andro, démographe et professeure à l’université Paris 1-Panthéon-Sorbonne. Cette dernière a codirigé l’enquête Contexte des sexualités en France réalisée par l’Insermen 2023, la quatrième grande étude sur les pratiques et représentations sexuelles des Français. « Depuis la précédente réalisée en 2006, il y a eu énormément de changements, à commencer par la vague #MeToo, soutient la spécialiste. Il était donc nécessaire de réitérer cette enquête afin de mieux comprendre les pratiques sexuelles et préventives. »
Un premier rapport plus tardif
Ces modifications s’observent avant même l’entrée dans la sexualité. « Auparavant, la première fois hétérosexuelle était la norme, un “cap” qui aidait à connaître son orientation sexuelle, indique Armelle Andro. Mais aujourd’hui, ce premier rapport n’est plus aussi central. » Les jeunes s’interrogent et cherchent avant tout à se comprendre eux-mêmes avant de s’ouvrir aux autres. « Cela passe aussi par la découverte de leur corps et de leurs envies, notamment avec la masturbation, une pratique beaucoup plus fréquente chez les filles », souligne la spécialiste.
Ces interrogations intimes contribuent, en conséquence, à repousser l’âge du premier rapport sexuel. En 2023, il s’établissait à 18,2 ans chez les filles, contre 17,6 ans en 2016, et à 17,7 ans chez les garçons, versus 17 ans sept ans plus tôt.
Dans le même temps, l’essor du numérique transforme les premières expériences liées à la sexualité. La découverte de contenus pornographiques intervient désormais plus précocement – autour de 14 ans en âge médian. En parallèle, les échanges de nudes, photos ou vidéos suggestives envoyées volontairement dans un cadre intime, sont de plus en plus souvent évoqués comme premières pratiques sexuelles.
Une diversité de genres
De tous ces changements découle une remise en question croissante de la vision binaire du féminin et du masculin. « On observe une identification plus forte aux minorités de genre avec, par exemple, 2,2 % des jeunes qui se disent trans et non binaires », constate Tania Lejbowicz, sociodémographe à l’Institut national d’études démographiques (Ined). Cette dernière a participé à l’Enquête sur la vie affective et sexuelle des jeunes adultes (Envie), réalisée en 2023 par l’Ined. Il s’agit de la première étude française consacrée spécifiquement à la sexualité des 18-29 ans.
Par ailleurs, 6 % des jeunes déclarent avoir déjà envisagé de changer de genre, contre 2 % dans l’ensemble de la population, selon l’Inserm. « Cette remise en question ne passe pas nécessairement par une transformation physique, explique alors Armelle Andro. Pour beaucoup, elle s’exprime avant tout dans la sphère sociale, et est marquée par un changement de prénom et de pronom. » Ainsi, au-delà de la seule quête identitaire, le genre apparaît comme un marqueur politique et culturel, révélateur d’une volonté croissante de s’affranchir des normes établies. « Les jeunes revendiquent la possibilité d’être qui ils veulent être, ce qui est relativement nouveau », ajoute la chercheuse.
La norme hétérosexuelle remise en cause
Cette rupture est aussi marquée par un questionnement autour de la norme hétérosexuelle. « Même si l’hétérosexualité reste majoritaire – 85 % des 18-29 ans se définissent comme hétérosexuels –, près d’une jeune femme sur cinq (19 %) et 8 % de jeunes hommes déclarent ne pas se définir comme tels », indique Tania Lejbowicz. Les jeunes se reconnaissent davantage dans les minorités sexuelles : « Entre 2015 et 2023, le nombre de personnes âgées de 20 à 29 ans qui s’identifient comme bi [lire bisexuelles] ou pansexuelles a été multiplié par un peu plus de six : elles sont aujourd’hui près de 4 % chez les hommes, et près de 14 % chez les femmes », révèle l’Ined. Moins de 1 % se dit asexuelle.
De plus, les pratiques sexuelles elles-mêmes évoluent. « On constate par exemple une place plus importante accordée à la sexualité orale, tandis que la pénétration hétérosexuelle occupe une position moins centrale », complète Armelle Andro. L’usage des sextoys progresse également, notamment chez les femmes.
Le couple : une référence redéfinie
Au milieu de tous ces chamboulements, le couple reste néanmoins un repère. Selon l’Ined, 66 % des 18-29 ans déclarent avoir été en couple au cours des douze derniers mois. Ils y portent cependant un autre regard : « Ces générations ont souvent grandi dans des familles recomposées, observe la professeure Andro. Les jeunes ont donc un rapport plus pragmatique à la conjugalité, et savent que cela ne durera pas toute la vie. Ils se mettent en couple parce qu’ils sont bien ensemble, et si ça ne marche plus, ils se séparent. »
Néanmoins, la nouvelle génération réinvente la façon de faire relation. Ainsi, en dehors du couple, un jeune sur cinq (21 %) affirme avoir connu une ou plusieurs aventures d’un soir au cours des douze derniers mois. Ce type de relation est plus répandu chez les pansexuels, chez les femmes bisexuelles et chez les hommes gay.
Et entre les deux, se trouve la « relation suivie », qui séduit 15 % des répondants. Elle se construit avec des « sex friends » ou des « plans culs réguliers », selon les termes utilisés par les personnes interrogées. Elle est plus durable que l’histoire d’un soir, mais moins stable que le couple. « Dans leurs relations, les jeunes dissocient davantage ce qui relève de la sexualité, de l’amour et de la conjugalité, remarque Armelle Andro. Ils considèrent qu’avant, on mélangeait tout, et que cela rendait finalement les relations plus problématiques. »
Une transformation sociale propice au changement
« L’évolution de la sexualité s’inscrit dans un contexte de reconnaissance sociale et juridique croissante des minorités sexuelles, explique Tania Lejbowicz. L’adoption du Pacte civil de solidarité (Pacs) en 1999, puis du mariage pour tous en 2013, ont contribué à rendre ces identifications plus visibles et davantage acceptées dans l’espace public. Le contexte est ainsi plus favorable pour dire et vivre une sexualité minoritaire. »
La transformation sexuelle est d’ailleurs plus marquée chez les filles. « Depuis le début du XXIe siècle, les mobilisations contre les violences faites aux femmes ont contribué à interroger les modèles traditionnels de la sexualité et du couple hétérosexuel », ajoute la chercheuse de l’Ined. Un point de vue partagé par Armelle Andro : « Il y a longtemps eu cette norme implicite que les femmes devaient être disponibles sexuellement. Les jeunes filles sont aujourd’hui plus autonomes et se réapproprient leur sexualité. »
Pour la démographe, il est ainsi essentiel d’être au fait de ces évolutions et de les comprendre. D’autant que depuis la rentrée 2025, un nouveau programme à l’éducation affective – les espaces vie affective, relationnelle et sexuelle (Évars) – est proposé dans les collèges et les lycées. Celui-ci inclut des notions autour de la sexualité et de la santé, de la réalisation de choix éclairés et responsables, de la lutte contre les discriminations et de la prévention des violences et du harcèlement. « Toutes les évolutions actuelles compliquent la mise en place de cours adaptés, reconnaît-elle. Il est cependant important de construire un discours en adéquation avec la réalité afin de répondre de manière précise aux interrogations des élèves. »
Les dangers du masculinisme
Cette transformation des comportements sexuels s’accompagne aussi d’effets plus inquiétants. On constate par exemple une« polarisation » croissante entre des femmes « plus féministes »et des hommes sensibles à des discours masculinistes, rapporte le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE). Dans son rapport de janvier 2026, 23 % de la population masculine de 15 à 24 ans et 31 % des 25-34 ans considèrent qu’il est désavantageux d’être un homme.
Les déclarations de violences sexuelles sont également en hausse : 43 % des femmes et 14 % des hommes révèlent avoir eu des pratiques ou tentatives de pratiques sexuelles forcées en 2023, contre respectivement 23 % et 5 % des hommes en 2006, selon l’enquête Envie.
Par ailleurs, malgré l’acceptation croissante des minorités sexuelles dans la population, les jeunes qui en font partie présentent un état de santé mentale plus dégradé. « Ils sont davantage victimes de violences sexuelles et subissent plus de discriminations dans leur vie affective et sexuelle », rapporte Tania Lejbowicz.
Il demeure alors primordial de prendre en considération ces répercussions et d’y répondre, afin que chacun puisse vivre sa sexualité librement et dans le respect d’autrui.
Constance Périn
Les applis, une manière de se rencontrer pas si courante
Les applications de rencontre (Tinder, Bumble, etc.) sont aujourd’hui des outils de mise en relation plus fréquents chez les jeunes. Pour autant, selon l’enquête Envie de l’Ined, elles ne sont citées, comme mode de rencontre, qu’en troisième position chez les 18-25 ans, à 5 %, derrière les établissements d’études et de travail (46 %), et les lieux publics (21 %). En revanche, les applis se classent à la deuxième place quand il s’agit de trouver un partenaire d’un soir.
Hausse des IST : l’importance du dépistage et de la prévention

En France, les infections sexuellement transmissibles (IST) progressent chez les jeunes. Entre 2023 et 2024, les cas positifs à la chlamydia ont augmenté de 13 % chez les femmes de 15 à 25 ans et de 21 % chez les hommes du même âge, selon Santé publique France. Pour faciliter les dépistages, l’Assurance maladie rend disponible un kit à domicile gratuit pour les 18 à 25 ans. Le dispositif, à commander sur le site mon-test-ist.ameli.fr, permet de dépister la chlamydia et le gonocoque. Les dépistages du virus de l’immunodéficience humaine (VIH), de la syphilis, de l’hépatite B, de la gonorrhée et d’une infection à chlamydia peuvent quant à eux être faits en laboratoire sans ordonnance, sans rendez-vous ni avance de frais pour les moins de 26 ans. Pour rappel, le préservatif reste le meilleur moyen de se protéger contre la plupart des IST. Pourtant, moins d’un jeune sur deux l’utilise systématiquement lors du premier rapport sexuel.
Comprendre les notions clés
- Consentement : accord libre, éclairé et réversible donné par une personne pour participer à une activité sexuelle. La loi du 6 novembre 2025 intègre le non-consentement de la victime dans la définition du viol et des agressions sexuelles.
- Genre : il désigne les rôles, comportements et identités socialement construits associés au fait d’être perçu comme « homme », « femme » ou autre. Il est distinct du sexe assigné à la naissance.
- Trans : personne qui ne se reconnaît pas dans l’identité de genre qui lui est assignée.
- Non binaire : personne dont l’identité de genre ne se reconnaît pas exclusivement dans les catégories « homme » ou « femme ».
- Bisexuelle : personne attirée affectivement ou sexuellement par des personnes des deux sexes.
- Pansexuelle : personne attirée par un individu, sans tenir compte de son genre ou de son sexe.
- Asexuelle : personne qui n’a pas ou très peu d’attirance sexuelle envers les autres. Cela ne signifie pas l’absence de relations affectives ou amoureuses.
