Abigaïl Barrand

Diagnostiquée borderline à 24 ans après des années d’errance médicale, Abigaïl Barrand a choisi de transformer la douleur en mouvement. À 25 ans, elle part seule en auto-stop jusqu’au pôle Nord. Un voyage physique et intérieur, devenu le symbole d’une reconstruction profonde qu’elle raconte dans son journal de bord.

Vous avez été diagnostiquée avec un trouble borderline à 24 ans. Comment avez-vous vécu ce moment ?

Ce diagnostic a été posé au cours d’une hospitalisation, après ma quatrième tentative de suicide. La première avait eu lieu dix ans plus tôt, lorsque j’avais 14 ans. Bien avant cela, il y avait déjà des signes, mais je ne pensais pas qu’ils relevaient de la psychiatrie. J’ai toujours eu une grande impulsivité, une forte instabilité émotionnelle, une intensité dans ma manière de ressentir le monde, parfois épuisante, ainsi qu’un profond mal-être. J’ai très mal vécu ce diagnostic, parce que je savais que ce n’était pas une bonne nouvelle. C’était cependant une nécessité. Cela m’a permis de mieux comprendre ce que je vivais. Mais je me suis aussi enfermée dans ce diagnostic. Je pense que c’est un vrai piège car s’identifier uniquement à travers son trouble n’aide pas, sur le long terme, à se construire ni à s’épanouir. 

D’où est venue cette idée de partir seule en stop au pôle Nord ?  

Cela faisait un an que j’avais été diagnostiquée. Tout ce parcours a été tellement dur que j’avais besoin de prendre de la distance avec la vie que j’avais en France, c’est-à-dire avec l’image d’une femme malade, en pyjama dans un hôpital dont on parle en disant « la patiente », « la malade »… J’avais aussi besoin de retrouver de la joie et de l’émerveillement, de l’espoir et du sens. J’avais ce rêve depuis longtemps de voir des aurores boréales et j’ai senti que c’était le moment de partir avec mon sac à dos alors que j’avais un mois avant ma prochaine hospitalisation psychiatrique. 

Comment ce voyage vous a-t-il aidée à vous reconstruire ?

J’ai vécu de façon très terre à terre, en pensant simplement à la façon de me déplacer. C’était apaisant d’avoir comme seuls problèmes « où manger ? » et « où dormir ? ». J’ai réussi à aller jusqu’en Laponie, ce qui représentait pour moi l’étape la plus difficile, alors que je pensais ne jamais y arriver. J’ai cependant compris au retour que c’était surtout le chemin qui valait la peine d’être vécu, bien plus que la victoire finale. Cela m’a beaucoup aidée pour l’hospitalisation qui a suivi, car je n’attendais plus le rétablissement comme une ligne d’arrivée. Ce voyage m’a aussi permis de réaliser que j’étais bien plus capable que je ne le pensais. C’est également à ce moment-là que le fait d’être en marge de la société s’est matérialisé pour moi : les gens « dans la norme » étaient physiquement dans leur voiture, alors que moi, j’étais sur le bord de la route. Cela m’a permis de comprendre que j’avais malgré tout une place dans la société.

Pourquoi avoir choisi de publier votre journal de bord ?

Le trouble de la personnalité borderline est encore très mal connu et très incompris, et les récits sur le sujet restent rares. Je voulais partager un témoignage de rétablissement et transmettre toutes les choses que l’on ne m’a pas dites, alors que j’en ai beaucoup souffert. Pour moi, publier ce journal de bord, c’était partager une sorte de savoir basé sur le vécu. Dans la continuité de cette démarche, je suis aujourd’hui paire-aidante dans un hôpital psychiatrique. 

Est-il possible de « vivre avec » plutôt que « contre » le trouble borderline ?

C’est très important de ne pas lutter contre, car cela m’a fait beaucoup de mal. Lutter contre son trouble, c’est souvent lutter contre une part de soi, voire essayer de la détruire. Il y a un juste milieu à trouver : je cohabite avec mon trouble de la personnalité, je vis avec. J’aime bien cette idée de « vivre avec », surtout quand on sait que les personnes vivant avec un trouble borderline peuvent souvent avoir des pensées suicidaires. Aujourd’hui, je sais que ce trouble de la personnalité borderline ne dit pas qui je suis. Il ne me définit pas. 

Propos recueillis par Anne-Sophie Glover-Bondeau


Au bord de ma vie, Abigaïl Barrand, Éditions Larousse, octobre 2025


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