Sa troisième fille est née prématurément à 28 semaines de grossesse, il y a 22 ans. Après l’expérience de la néonatalogie en tant que maman, cette auxiliaire de puériculture à l’hôpital a totalement changé sa façon de travailler. Elle essaie depuis de sensibiliser à l’importance de la prise en charge des parents et au besoin d’aider à la création du lien mère-bébé pendant l’hospitalisation.
Au-delà du choc d’avoir un bébé né prématurément, à quelles difficultés avez-vous aussi été confrontée lors de l’hospitalisation de votre fille en néonatalogie ?
Ce qui a été compliqué, c’est que ma fille a été hospitalisée dans le service dans lequel je travaillais. J’ai effectivement fait toute ma carrière dans des services de néonatalogie. Lorsque j’ai su, à l’échographie du 6e mois qu’il y avait un problème avec ma grossesse, le chef de service est venu me voir et je lui ai demandé de garder une place dans son service pour mon bébé. Mon bébé y a été hospitalisé et en fait je l’ai regretté. Tout le monde me connaissait, j’arrivais sur mon lieu de travail et tout le monde m’a considérée comme une auxiliaire de puéricultrice et non pas comme une maman. Je n’ai pas du tout trouvé ma place de maman.
Vous expliquez, dans votre livre, que cette expérience de néonatologie pendant deux mois et demi a laissé des traces durables sur vous et votre fille. Lesquelles ?
Il me manquera à vie d’avoir eu ma fille en peau-à-peau au moins une fois. Personne ne m’a aidée à créer le lien mère-enfant et à faire le deuil de cette naissance particulière. Cela a eu des impacts à très long terme : j’ai été une mère ultra-protectrice et je n’ai pas pu supporter d’être séparée d’elle. Ma fille ne supportait pas non plus la séparation. J’ai écrit mon livre pour que les soignants s’inspirent de mon expérience afin d’avoir un autre regard sur les mamans de bébés prémas, qu’ils puissent les accompagner et les aider à créer un lien avec leur bébé afin que les familles puissent s’épanouir pleinement après leur passage en unité néonatale.
Comment votre pratique a-t-elle évolué depuis cette expérience personnelle ?
Je n’ai plus du tout travaillé de la même façon ! Avant, je m’occupais principalement du bébé. Depuis, je m’intéresse aussi aux mamans et à leurs besoins. Cela m’a d’ailleurs posé un problème lorsque je suis revenue travailler dans mon service. Je n’étais plus du tout en accord avec la façon dont les choses se passaient, même si je savais qu’il faut respecter des protocoles. J’ai commencé à autoriser des mamans à faire des choses que mes collègues ne faisaient pas, entre autres du peau-à-peau, qui commençait juste à se pratiquer à l’époque, un câlin ou un bisou à leur bébé. Je travaille aujourd’hui dans un service de néonatalogie qui correspond plus à mes attentes, avec des bébés qui restent en couveuse dans la chambre de leur maman et une importance accordée au suivi d’une maman et de son bébé par les mêmes personnes. Ce lien créé avec des soignants permet aux mamans de se confier plus facilement.
Vous intervenez depuis de nombreuses années dans les écoles d’auxiliaire de puériculture. Que voulez-vous transmettre et pourquoi ?
J’essaie de leur faire bénéficier de mon expérience afin que les élèves puissent, lors de leurs stages et ensuite dans leur carrière, accorder du temps aux mamans aussi. J’entends sensibiliser à l’importance de nos gestes et de nos postures. Parfois, nous n’avons pas les mots pour aider une maman. Mais juste prendre le temps de se mettre à sa hauteur et de lui prendre la main, en lui disant « Je suis là », peut suffire à faire du bien. Je leur explique aussi qu’il est important de venir s’excuser auprès de parents si nous avons une parole malheureuse qui blesse. Cela peut nous arriver, notamment à cause de la fatigue. J’essaie aussi de transmettre qu’il ne faut pas être dans le jugement avec ces mamans car, tant qu’on n’a pas eu un bébé prématuré, on ne peut pas savoir ce qui se passe dans la tête d’une femme. On peut ne pas comprendre mais il ne faut pas juger !
Propos recueillis par Anne Sophie Glover-Bondeau